L’emprunt comme technique de traduction


L’emprunt comme technique de traductionJe lisais un article sur la traduction juridique publié par une université canadienne, et j’étais surprise de constater l’accent placé sur les techniques de traduction directe, c.-à-d. l’emprunt, le calque et la traduction littérale. Si bien l’emprunt est considéré comme une technique de traduction, son utilisation devrait se faire avec parcimonie, surtout dans le domaine de la traduction juridique. On en trouve un bon exemple dans la traduction en espagnol de la Convention de la Haye, où le mot « trust » a été emprunté à l’anglais. Bien sûr, dans ce cas, il y a une bonne raison pour le faire, car le « trust » est un concept de la Common Law et n’a pas d’équivalent exact dans le droit civil. Il pourrait être traduit comme « fiducie » (fideicomiso, en espagnol) dans quelques cas, mais pas toujours. Voici un article très intéressant sur les différences entre le « trust » américain et la fiducie dans le droit de la France.

Au Québec, le site Web du ministère de la Justice cite très pertinemment le professeur John E. Brierley[1] :

D’autre part, la Cour suprême du Canada semble avoir admis que, pour justifier certaines solutions, le droit anglais des trusts, qu’elle tenait pour l’inspiration évidente du régime, peut être invoqué à titre supplétif mais seulement dans les limites où ce droit est « compatible » avec les principes du droit civil québécois.

Il est évident dans ce cas, en raison des différences existantes entre les deux systèmes, que l’emprunt s’avère nécessaire pour s’assurer que notre interlocuteur interprètera le texte selon les dispositions de la Common Law. Mais, sauf dans des cas spécifiques comme celui-ci, je trouve que l’emprunt n’est pas recommandable comme technique de traduction quand il existe d’autres techniques qui peuvent servir à exprimer le concept de la source.

L’emprunt est un procédé utilisé à l’excès par certains traducteurs et j’oserais dire que, dans la plupart des cas, d’autres solutions, plus judicieuses, sont à notre portée.

Donc, quand peut-on utiliser l’emprunt?

  • Quand le concept n’existe pas dans la langue d’arrivée (comme dans le cas des différences entre le droit anglais et le droit civil), auquel cas une solution peut être une traduction provisoire accompagnée du mot entre parenthèses dans la langue source, ou une note du traducteur en pied de page. Exemples : trust, estoppel, etc.
  • Quand le mot a été adopté dans la langue cible par la plupart des locuteurs d’une langue, comme c’est le cas de software ou de marketing en espagnol.
  • Quand la notion du mot change en le traduisant. Un exemple : récemment, j’ai traduit en espagnol un document portant sur la ville de Montréal. Une des phrases parlait de « déguster un café-au-lait dans une terrasse ». J’ai emprunté l’expression « café-au-lait » du français parce que, même si elle existe en espagnol, l’idée dans le contexte n’est pas tout à fait la même. Un café con leche, on peut le boire le matin comme déjeuner avec une rôtie (je ne veux pas dire « un toast » pour des raisons évidentes) avant d’aller travailler. Rien d’spécial là-dessus. Un « café-au-lait », par contre, est très chic! On peut même s’imaginer à table, une tasse dans une main et un long fume-cigarette dans l’autre, même si on ne fume pas. Et n’oublions pas la musique de fond…
  • Et bien sûr, quand le client le désire. J’ai déjà dû emprunter le mot aging dans le contexte de comptes à payer parce que c’était courant à l’interne dans l’entreprise, et l’équivalent en espagnol aurait été étranger aux utilisateurs.

Il existe d’autres techniques de traduction qui peuvent s’utiliser avant de faire appel à la traduction littérale, l’emprunt ou le calque, notamment :

  • La modulation, qui consiste à effectuer une variation du point de vue dans le texte. Par exemple, dans la phrase They lost their lives (Ils ont trouvé la mort), le point de vue change en introduisant le verbe « trouver » au lieu de « perdre ».
  • La transposition, qui consiste à faire un changement grammatical dans la langue cible. Par exemple, les traducteurs francophones ou hispanophones font souvent des changements adjectif-nom quand ils traduisent à partir de l’anglais. Ainsi, How old are you? devient Quel âge as-tu? ou ¿Cuántos años tienes?
  • L’adaptation, qui consiste à exprimer une idée d’une façon différente, mais équivalente, dans la langue d’arrivée. Par exemple, au Québec, on parle de première année du secondaire, tandis que dans le reste du Canada, les enfants commencent le secondaire en huitième année.
  • L’ajout et la suppression, qui consistent à ajouter ou à enlever des mots pour exprimer une idée.
  • La compensation, qui consiste à exprimer ailleurs dans la traduction une notion qui ne peut pas se reproduire au même endroit que dans la source. Par exemple, en français et en espagnol, on peut exprimer l’informalité en parlant de tu/tú à notre interlocuteur, tandis qu’en anglais, « you » n’a pas le même effet et le traducteur devra trouver une autre façon de l’exprimer dans une autre partie du texte.
  • L’équivalence, une technique très reliée aux cooccurrences (ou collocations, en anglais) qui correspond à choisir une expression équivalente dans la langue d’arrivée. Par exemple, dans une lettre d’entreprise, on ne traduira pas please feel free to par « sentez-vous libre de » (traduction littérale), mais bien par « n’hésitez pas à ».

L’emprunt, donc, peut être justifié dans certains cas, mais ce n’est assurément pas un procédé auquel le traducteur devrait faire appel trop souvent. Les traducteurs expérimentés appliquent les techniques naturellement et sans s’arrêter à choisir un procédé en particulier. Il existe plusieurs autres techniques de traduction, et les combiner devient un art que tout bon traducteur doit maîtriser. Pour consulter une liste plus exhaustive des techniques, voici un lien des procédés de traduction de Jean-Paul Vinay et Jean Darbelnet[2].

[1] Curran c. Davis, [1933] R.C.S. 283; Royal Trust Company c. Tucker, [1982] 1 R.C.S. 251. M. le juge Beetz, page 261; J. E. Brierley, op. cit., note 46, 741.

[2] Jean-Paul Vinay, Jean Darbelnet. [1999] Stylistique comparée du français et de l’anglais. Paris. Didier.


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